« Le plus grand vol de travail de l'histoire de l'humanité ». Cette phrase choc ne vient pas d'un avocat en plaidoirie, mais de Brent Hecht, directeur scientifique chez Microsoft. Elle figure dans un témoignage sous serment versé au dossier d'un procès qui oppose le New York Times à OpenAI depuis décembre 2023. Le journal accuse l'entreprise derrière ChatGPT d'avoir aspiré des millions d'articles sans autorisation pour entraîner ses modèles d'intelligence artificielle.
Le New York Times a publié un mémoire de synthèse qui compile les preuves collectées pendant l'instruction : messages internes, témoignages, documents de travail. Ce qui en ressort est embarrassant pour OpenAI et Microsoft, partenaire majeur de l'entreprise : ils savaient très exactement ce qu'ils faisaient.
ChatGPT, un outil utilisé par des centaines de millions de personnes
mPour situer l'enjeu, rappelons que ChatGPT est devenu en quelques mois l'assistant conversationnel le plus populaire au monde. Des centaines de millions d'utilisateurs l'interrogent chaque jour pour rédiger des emails, obtenir des informations, résumer des documents ou coder. OpenAI, l'entreprise qui développe ChatGPT, a construit sa réputation sur la puissance de sesodèles de langage, alimentés par d'énormes quantités de textes récoltés sur Internet. Le problème n'est pas isolé : en juillet dernier, je vous racontais comment Google était poursuivi par des maisons d'édition pour avoir utilisé des millions de livres sans autorisation afin d'entraîner Gemini, et comment Anthropic avait payé 1,5 milliard de dollars pour avoir entraîné Claude sur des livres piratés. Le dossier du New York Times montre que les articles de presse subissent le même sort.
Microsoft, de son côté, a intégré ces technologies dans Bing et dans ses outils Copilot. L'enjeu commercial est colossal : ces assistants IA sont appelés à remplacer une partie des recherches classiques sur le Web. Mais pour répondre avec pertinence, ces systèmes ont besoin de contenu de qualité.
Quand les dirigeants admettent le problème en interne
Le mémoire déposé par le New York Times révèle des échanges sidérants. Brent Hecht, responsable scientifique chez Microsoft, explique en interne que « presque personne n'avait prévu que les contenus créés seraient utilisés de cette manière, sans que leurs auteurs soient rémunérés ». Il ajoute que des millions de personnes considéreront bientôt cette pratique comme « un vol d'une ampleur sans précédent ».
Autre message troublant : un responsable de recherche chez OpenAI, Nick Ryder, annonce à Greg Brockman (cofondateur et président de l'entreprise) qu'il a trouvé « un moyen pour contourner le paywall du New York Times » afin de collecter les articles. La réponse de Brockman ? « Ah, très bien. »
Une « boucle infernale » reconnue par les équipes
En juin 2023, Nick Turley, responsable de ChatGPT chez OpenAI, reconnaît dans un message que les éditeurs de presse font face à une « menace existentielle ». Une fois que ChatGPT fournit une réponse directement dans la conversation, écrit-il, il n'y a « aucune bonne raison de cliquer » sur le lien vers la source originale.
Un document interne de Microsoft parle même de « boucle infernale » : en détournant le trafic des sites d'actualité, les assistants IA fragilisent les éditeurs qui produisent précisément les contenus dont leurs modèles ont besoin pour rester performants. Selon les données de Microsoft, le taux de clic depuis Bing Chat ou Copilot vers les sites du New York Times a chuté de 87 à 93 % par rapport à une recherche classique sur Bing. C'est autant de revenus publicitaires en moins.
L'argument du « fair use » vacille : l'administration Trump a récemment soutenu OpenAI en affirmant que l'entraînement d'IA sur des contenus protégés relevait de l'usage équitable. Mais les documents internes montrent que les entreprises elles-mêmes doutaient de cet argument.