Vous avez peut-être acheté des Ray-Ban Meta pour filmer vos souvenirs de vacances ou demander à l'IA de vous traduire un menu au restaurant. Mais saviez-vous que des sous-traitants basés au Kenya peuvent visionner vos vidéos, y compris celles que vous pensiez strictement personnelles ? C'est ce que révèle une enquête du quotidien suédois SVD, et l'affaire fait suffisamment de bruit pour que la CNIL française ouvre une enquête.
Le problème n'est pas nouveau : quand on confie ses données à une intelligence artificielle, on accepte souvent, sans vraiment le savoir, qu'elles servent à entraîner les algorithmes. Mais ici, on parle de vidéos captées sur le vif, dans votre quotidien, parfois dans votre intimité. Des scènes de salle de bain, des cartes bancaires filmées par inadvertance, des moments privés que vous n'auriez jamais imaginé partager avec des milliers d'annotateurs humains à l'autre bout du monde.
Le succès fulgurant des Ray-Ban Meta
Les Ray-Ban Meta sont élégantes, discrètes, et offrent des fonctionnalités séduisantes comme la capture photo et vidéo mains libres, l'assistant vocal Meta AI, et même la traduction en temps réel.
La gamme s'est élargie avec les Oakley Meta et un modèle haut de gamme à 800 dollars, le Ray-Ban Meta Display, qui ajoute un affichage tête haute. Le marché des lunettes connectées n'est clairement plus un sujet de niche, et Meta domine le segment avec une longueur d'avance sur ses concurrents.
Mais ce succès commercial cache une réalité moins reluisante : pour que l'intelligence artificielle intégrée devienne de plus en plus performante, elle doit apprendre. Et pour apprendre, elle a besoin de données. Beaucoup de données. Vos données.
Des sous-traitants qui visionnent vos vidéos privées
Selon l'enquête du quotidien suédois SVD, des milliers d'annotateurs de données basés au Kenya, employés par le sous-traitant Sama pour le compte de Meta, visionnent les vidéos captées par les Ray-Ban Meta pour entraîner ses modèles d'intelligence artificielle. Et ce qu'ils voient n'est pas toujours anodin.
Les travailleurs rapportent être tombés sur des scènes de salle de bain, des moments intimes et des cartes bancaires filmées par les utilisateurs. D'autres ont visionné des vidéos de chambres à coucher, de conversations privées, ou de documents confidentiels filmés par inadvertance.
Les conditions d'utilisation de Meta précisent que les interactions avec l'IA peuvent être "examinées de façon automatique ou manuelle", mais je doute sérieusement que les utilisateurs aient bien compris ce que "manuelle" veut dire dans ce contexte. Cela signifie concrètement qu'un être humain, quelque part dans le monde, peut regarder votre vidéo pour vérifier que l'algorithme a bien compris ce qu'elle contient.
Pourquoi Meta fait-il cela ?
L'entraînement des modèles d'IA nécessite ce qu'on appelle de l'annotation humaine. Pour qu'un algorithme apprenne à reconnaître un chat, une voiture ou une expression faciale, des humains doivent d'abord identifier ces éléments dans des milliers d'images et de vidéos. C'est un travail fastidieux, souvent sous-traité à des entreprises qui emploient des annotateurs sous-payés quelques dollars par jour dans des pays en développement.
Meta n'est pas la seule entreprise à procéder ainsi. Google, Amazon, OpenAI et pratiquement tous les géants de l'IA font appel à ces sous-traitants. Mais dans le cas des Ray-Ban Meta, la situation est particulièrement sensible : ces lunettes capturent votre vie à la première personne, sans filtre et sans mise en scène. Elles enregistrent ce que vous voyez, quand vous le voyez.
Le problème du consentement
Le RGPD impose que toute collecte de données personnelles, y compris les images, soit faite avec le consentement explicite des personnes concernées. Or, dans le cas des Ray-Ban Meta, ce consentement est impossible à obtenir en pratique. Comment demander l'accord de chaque passant que vous croisez dans la rue ? Comment s'assurer que personne dans votre champ de vision ne sera filmé sans le savoir ?
Meta argue que les utilisateurs sont responsables de l'usage qu'ils font de leurs lunettes et qu'ils doivent respecter la vie privée d'autrui. Mais dans les faits, cette responsabilité est difficile à faire appliquer, et la CNIL pourrait bien imposer des restrictions ou des amendes si l'enquête révèle des manquements graves.
Ce que vous devez savoir
Vous pouvez être concerné si quelqu'un autour de vous en porte. Malheureusement, il est difficile de se protéger contre ce type de captation. Voici quelques réflexes à adopter :
- Soyez attentif aux lunettes connectées dans votre entourage. Les Ray-Ban Meta ressemblent à des lunettes classiques, mais elles ont une petite LED blanche sur la branche droite.
- N'hésitez pas à demander à quelqu'un s'il est en train de filmer si vous avez un doute. Vous êtes en droit de refuser d'être enregistré.
- Dans les lieux sensibles (cabinets médicaux, vestiaires, etc.), vous pouvez signaler au personnel la présence de lunettes connectées si vous en voyez.
L'enquête de la CNIL : quelles conséquences possibles ?
La CNIL a ouvert une enquête après avoir été saisie d'une plainte concernant les Ray-Ban Meta. Cette enquête pourrait déboucher sur plusieurs scénarios :
- Une mise en demeure de Meta pour se conformer au RGPD, avec obligation de renforcer l'information des utilisateurs et des personnes filmées.
- Une amende à X% du chiffre d'affaires mondial de Meta si des manquements graves sont constatés.
- Une interdiction de commercialisation des lunettes en France tant que les problèmes ne sont pas résolus.
L'autorité française n'est pas seule à s'inquiéter. D'autres régulateurs européens examinent également la situation, et une coordination au niveau de l'Union européenne est possible. Le précédent de l'amende de 1,2 milliard d'euros infligée à Meta en 2023 pour violation du RGPD montre que les autorités européennes ne plaisantent pas avec la protection des données.
Mon conseil d'hygiène numérique
Je comprends l'attrait des Ray-Ban Meta. La technologie est séduisante, et l'idée de capturer des souvenirs sans sortir son téléphone est pratique. Mais cette commodité a un prix : votre vie privée et celle des autres.
Avant d'acheter ou d'utiliser ce type d'appareil, je vous invite à vous poser ces questions : est-ce que je suis prêt à ce que mes vidéos soient visionnées par des inconnus ? Est-ce que je suis à l'aise avec l'idée de filmer mon entourage sans vraiment pouvoir garantir leur consentement ?
La technologie avance vite, parfois plus vite que notre capacité à en mesurer les conséquences. Les Ray-Ban Meta sont un exemple parfait de ces innovations qui nécessitent une vigilance accrue et une réflexion sur nos usages.
Sources :
- https://korben.info/des-sous-traitants-de-meta-pourraient-regarder-vos-videos-captees-avec-les-ray-ban-meta.html
- https://ucstrategies.com/news/meta-sold-7-million-ai-glasses-in-2025-now-the-privacy-problem-has-nowhere-to-hide
- https://www.svd.se/a/K8nrV4/metas-ai-smart-glasses-and-data-privacy-concerns-workers-say-we-see-everything